Sous l’aisselle de Bairute (63 et fin)

Chapitre 63. Hors concours.

Notre pauvre déchet d’ex-maire était en route pour le 36ème dessous. Le lendemain, tirage spécial de l’Écho du Couasnon sur huit colonnes à la une : «La mort tragique du maire de Bairute : accident, suicide ou meurtre ?». Une seule certitude, la veille au soir, un éclusier avait retrouvé le corps dénudé de l’édile flottant indécemment à la surface du Couasnon, à hauteur de la station d’épuration. En dépit de l’enquête approfondie et de l’autopsie, rien ne permit de savoir s’il avait mis volontairement fin à ses jours ou s’il avait disparu dans les eaux noires aussi sottement que Tabarly deux nuits après l’entame de la coupe de monde de foot 1998.

Les Bairutaines et les Bairutains se forcèrent à pleurer beaucoup. Mais passé le concours (de circonstance) de crocodiles, l’on s’interrogea sur le nom de celle ou celui qui allait succéder à ce con majuscule à la faveur des prochaines élections. Bien sûr, Madame, je pourrais maintenant le ressusciter histoire de filer la métaphore christique. J’aurais même pu le faire marcher sur les eaux du Couasnon. Mais non…

Je vais le laisser crever là. Vous allez refermer ce chef d’œuvre de la littérature du début du XXIème siècle, la vaisselle vous appelle, douce compagne. N’oubliez pas de me téléphoner sur mon portable. En attendant, moi, je retourne peaufiner mon bronzage sur la plage de Palombaggia. C’est tellement épuisant cette vie de touriste professionnel affalé sur tant de sable fin…

Ce sera l’expression de la fin : sable fin, musique, vahinés, cocotiers, laissez-moi rêver…

Toulon, le port, 16 octobre 2006, 6 heures du mat’.

Sous l’aisselle de Bairute (62)

Chapitre 62. Le crash du condor.

Quelle idée saugrenue allait encore traverser cet esprit malade ? Je parle de l’esprit de l’ex-maire de Bairute, pas du mien ! Non mais, je vous jure, on n’est pas aidé… Comment allait-il se tirer de ce merdier (et moi donc qui rame pour trouver une chute d’enfer…) ? De fait, pendant cinq jours, il ne donna aucun signe de vie pour qu’on le crût mort, cuit, enlevé par des extra-terrestres pas très futés, téléporté au moyen d’ondes gamma. Dans la capitale du Couasnon, on ne parlait que de son «étrange disparition», du «mystère de l’ex-maire» et du «silence du maire» pour les plus prudents.

Figurez-vous qu’ensuite, l’ex-édile voulut mesurer l’impact de sa ruse en employant celle d’Ulysse ou presque. Il se grima en clochard et entreprit de faire le tour des troquets de Bairute, pour entendre ses Bairutains préférés et adorés le plaindre et compatir à ses malheurs. Il ne lui restait plus que ça, un appel à l’émotion unanime du peuple pour rebondir, étonner tout le monde, revenir triomphant sur le trône tel Napoléon acclamé aux Tuileries en provenance de l’île d’Elbe.

Mais pour le «Buonaparte» de Bairute, les Cent Jours se réduisirent à que dalle et Austerlitz dégénéra en franchissement de la Bérézina. Lui qui croyait sa popularité intacte prit une énorme claque, un uppercut à l’estomac, un coup de boule et, pour terminer, le coup du lapin lorsqu’il entendit son bon peuple le dénigrer dans le café de la place de la mairie où il avait un mois auparavant ses habitudes et sa place réservée au comptoir.

Avec sa perruque, sa barbe et son paletot, il abusa la patronne qui lui servit un petit noir délavé sans les traditionnelles viennoiseries dues à son ex-rang. Une huitaine d’électrices et d’électeurs se moquait carrément de l’ex-hôte de la maison communale située en face sans savoir, eux non plus, qu’il se tenait à moins de deux mètres.

- «Vous parlez d’une tranquillité depuis que le vieux con a disparu», entendit-il incrédule et rejetant de prime abord l’idée que ce fut de lui dont on parlait. – «Ah oui, ça c’est sûr ! Plus besoin de vivre la peur au ventre. Vous vous souvenez comment ce blaireau nous traitait ? Comme des moins que rien…», se plaignait un autre, lui enlevant ses dernières illusions. – «À bas la tyrannie ! Vive la liberté retrouvée !», se mirent à entonner en chœur les joyeuses commères et les joyeux compères tandis qu’il se tenait à l’écart, effrayé tout à coup qu’on le reconnût.

- «Il peut bien crever ! On en a rien à cirer ! Est-ce qu’il s’est occupé de nous ?», ajouta une rombière aussi fort en gueule que son café. – «Y’en a marre d’être pris pour des cons ! La prochaine fois, yaka pas aller voter !», proposa le plus rubicond des convives, celui qui avait disposé devant lui dix ballons de rouge qu’il s’apprêtait à avaler cul sec, à la chaîne. – «T’as raison ! Ou alors yaka voter pour nous». – «Ouais, c’est ça, tu te présentes et on vote tous pour toi !!!», applaudit son voisin.

La plus jeune mais pas la moins timide se fit entendre à son tour. – «Moi j’irai voter. Je ne sais pas pour qui mais pour celui qui fera péter cette société pourrie !». – «Tu veux dire que tu vas voter extrême ? Pour ce facho de Jean-Marie Maigret qui veut expulser tous les Arabes, tous les pédés et tous les fainéants de chômeurs pour libérer Bairute ?», demanda, après un silence, un homme d’apparence trentenaire qui pouvait bien être son petit ami.

- «Et pourquoi pas ? Pourquoi pas essayer ? C’est un programme simple, clair, qui nous parle. Comme ça, on aurait du boulot. C’est pas normal qu’ils aient toutes les allocs et pas nous, qu’on les soigne gratuitement, qu’ils bénéficient de tout et nous de rien», cracha la donzelle. Seul dans son coin, l’ex-maire de Bairute n’osait pas broncher, à peine respirer. La minette qui cherchait un soutien dans la salle, accrocha son regard et le prit donc à témoin :

– «C’est pas vrai que si on les virait, vous pourriez travailler et vous payer ce que vous voulez ?», lui lança-t-elle avec l’évident espoir qu’il abonderait dans son sens. – «Je ne sais pas…», bredouilla le faux clodo de manière à ne pas répondre, confus comme un discours d’énarque sur la nécessaire simplification des formalités en matière de fiscalité. – «Vous n’allez pas me dire qu’à la place de tous ces métèques, dont la plupart sont des clandestins qui ne font que manger notre pain en se reproduisant comme des lapins, ça ne serait pas mieux pour nous tous ?», cracha encore cette réincarnation féminine de Reinhard Heydrich.

Abasourdi, l’ex prétexta lamentablement : – «Excusez-moi, je suis en retard. Il faut que je m’en aille…», balbutia-t-il en rassemblant ses affaires, en l’occurrence deux sacs avec le logo d’un discounter local où il n’avait jamais mis les pieds. Il était sur le point de prendre la tangente quand il vit entrer son propre chauffeur-garde du corps, le zélé Émile Kassburet. L’ex faillit lui sourire et lui tendre la main, mais c’eût été trahir sa condition. Au dernier moment, il détourna la tête.

- «Salut la compagnie ! Qui paye sa tournée ?», lança l’Émile, joyeux. – «Toujours pas de nouvelles de ton patron ?». – «Pas de nouvelles, bonnes nouvelles. Tant qu’on est payé, le boulot, ça passe après. Un entier ou deux demis, comme tu préfères, commanda-t-il à la patronne. À nous la belle vie ! Quand le chat n’y est pas… Je sais pas où il est mais je prie sainte Frénégonde pour que ce casse-couilles se les carbonise quelque part entre Tombouctou et Zanzibar !…».

Le maire se dit qu’il allait forcément réussir à expulser de son intellect le cauchemar le plus cauchemardesque qu’il eut fait. Cela ne pouvait pas être son fidèle parmi les fidèles, son Mimile qui disait ça. Et pourtant… Il faillit enlever sa perruque, arracher sa barbe et le défier. Il n’en fit rien. Las, il sortit sans mot dire, anéanti.

À suivre.

Sous l’aisselle de Bairute (61)

Chapitre 61. Déconfiture.

Il avait drôlement raison Léonard Paty ! Quand je pense, douce lectrice, que vous pensez que l’ex-maire de Bairute allait sombrer dans la déchéance sans chercher à réagir… Décidément, vous ne connaissez rien à la psychologie masculine. Que savez-vous du Vrai Mâle, de l’Homme blessé qui, nécessairement, se redressera tel le glaive de la Justice sur la misère humaine ?

Je m’étonne, jolie dame, de cette erreur psychologique basique. Précisément, une lueur de regain fit réagir l’ex-maire du fond de sa cellule. Au passage, avouons que l’amie Josette avait du métier… En sortant du commissariat, ayant respiré un grand bol d’air libéré de toutes les effluves carcérales, il se dit qu’il serait trop con d’en rester là. Et re-germa dans sa tête de gros con l’irrépressible envie de montrer au reste du monde qui il était vraiment.

Certes, il ne pourrait pas se présenter lui-même aux prochaines élections, à cause de son inéligibilité. Mais, à la place, il monterait une liste de partisans qu’il piloterait dans l’ombre comme un avion furtif U2, et qui lui permettrait, le temps venu, d’être lavé, blanchi, réhabilité et …réélu. Le bon peuple ne lui en voudrait certainement pas plus qu’au maire de Valenciennes qui avait fait plus fort que le TGV pour soutenir un ministre dans la dèche. Un «meilleur d’entre nous», accablé par la sanction judiciaire, n’avait-il pas éprouvé la tentation de Venise avant de choisir d’aller se les geler au Canada, pour ensuite mieux reconquérir une mairie girondine, tranquille comme Baptiste ? Faut pas se gêner.

Sur le même registre, la stratégie de l’ex était simplissime. Dans une cité chrétienne avec une cathédrale emblématique, la pénitence, le rachat, la rédemption, c’est du pain béni. Les escrocs ont le don de se faire passer pour victimes, les loups pour des moutons, les vessies pour des lanternes. De ce côté-là, l’ex de Bairute était au top.

Alors, il fit de l’entrisme partout, courant d’une association à l’autre – celles qu’il avait sponsorisées largement du temps de son zénith avec le pognon du contribuable -, se montrant toujours prévenant, souriant, indispensable, se la jouant modeste. Il rangea au garage ses Mercedes immatriculées à Andorre et les troqua pour une Lada déglinguée ; ça fait réellement plus prolo. Ce faisant, il se lamenta, prit la tronche du martyr que même les figures du Gréco n’inspireraient pas autant de compassion. Viré par la porte, il comptait revenir par la fenêtre de la présidence du club de foot, le Befécé, ou de celui de la pétanque. Qu’importe l’objet social, ça lui donnerait toujours une légitimité et le droit à la parole.

Manque de bol, le travail de sape du secrétaire de cab’ et de ses canifs made in China, effectué en urgence, ruina tous les espoirs. Il se fit jeter d’à peu près partout : du comité des fêtes (organisateur des banquets des Anciens, où il prétendait s’inscrire pour renouer le contact avec «ses» vieux), du club d’athlétisme, de la fanfare, des majorettes, de l’amicale des sapeurs pompiers, des amis de la médiathèque, du comité local pour le dépistage du cancer du sein, de la confrérie du pâté et des rillettes à l’ancienne, du collectif de l’ablette bairutaine… Chaque association dûment avertie que le recrutement de l’ex signifierait le sucrage automatique de la subvention municipale lui interdit plus ou moins poliment l’accès. Vu comment les mousquetaires avaient chargé la barque, ce fut plutôt moins…

Ah si ! Quand même, l’ex parvint à s’immiscer dans le club du cinquième âge, section couture et dentelle bretonne, car la présidente nonagénaire le trouvait d’autant plus beau et plein de prestance que son acuité visuelle la faisait se situer entre la taupe et l’huître de Marennes. Avec moi au clavier, il faut effectivement s’attendre à ce que je lui fasse subir toutes les étapes de la Passion avec croix en bronze et vibromasseur assorti…

Acculé dans ses derniers retranchements, l’ex-maire dût se résoudre à utiliser son joker : le retour en grâce par l’intermédiaire de la mise en scène de sa propre disparition. Il téléphona, en déguisant sa voix, à l’Écho du Couasnon pour annoncer que l’édile destitué avait été fauché par une voiture et qu’il était dans le coma, entre la vie et la mort. Le journaliste de garde hurla au branle-bas de combat, mobilisa le ban et l’arrière-ban de la rédaction. Tous les hôpitaux de la région, la morgue, les pompiers, la famille furent assaillis de coups de fil. Rien…

On envisagea très vite l’hypothèse du canular. Mais le plus étonnant était que l’ex n’avait été vu par personne récemment, lui qui était jusque-là incontournable dans cette bonne ville de Bairute. Pas un seul lieu public, pas un seul troquet, pas un seul resto qu’il hantait tel Harry Potter son école de sorciers, jusqu’au cimetière, qui n’avait pas gardé son empreinte génétique. Décidément, lectrice au bord de la crise de nerfs, le mystère s’épaissit comme les sourcils de feu mon grand père. Mais Dieu bon, comment cela va-t-il se terminer ? Je vous l’avoue, je n’en sais fichtre rien …

À suivre.