Sous l’aisselle de Bairute (59)

2 déc

Chapitre 59. Condom.

Quand ça ne marche plus, ça ne marche plus. Quand la machine se grippe, elle se transforme en rouleau compresseur. Manque de pot, c’est moi qui tiens le volant. Comptez sur votre serviteur, belle inconnue, pour enfoncer la tête de l’ex-maire dans la gadoue jusqu’à ce qu’il expie le dernier de ses pêchés dont je l’ai généreusement pourvu. Il paiera pour les autres. Je pourrais être sympa avec lui, le tirer d’affaires. Des clous. C’est un vilain méchant pas beau. Allez hop, au pilori ! Pour une fois qu’on en tient un, j’appliquerai à la lettre la fonction de catharsis…

Je vous entend gémir benoîtement, tel votre pape en soutane croisée façon «les musulmans-c’est-des-méchants-et-en-plus-ils-nous-piquent-nos-marchés», qu’on n’accable pas à ce point un homme trahi, discrédité, lâché par les siens, en passe d’être embastillé… Quelle imagination sadique ! Basta ! Inutile de pleurnicher, d’implorer ma pitié, ma magnanimité. De toutes les façons, il finira à poil, comme à sa naissance, avec en prime le devoir d’expiation, le repentir, la repentance, il boira le calice jusqu’à la lie, ouh là là (c’est foutu pour le Goncourt, donc je me lâche…). Quand même, c’est fou la toute puissance de celui qui écrit. Il y a toujours un tortionnaire ou un inquisiteur refoulé qui sommeille au fond d’un enseignant, un ange exterminateur à la Saint-Just, l’autre face étant le sauveur des âmes. Ah, la dualité de l’âme !

Chère lectrice, je ne sais pas si, un jour, vous avez été amusée du spectacle de ces milliers de petites bébêtes paniquées à cause d’un coup de pied avec talon aiguille balancé dans la fourmilière. Mais l’annonce de la mise en garde à vue de l’ancien maire de Bairute produisit le même effet. Non content d’avoir déjà été broyé deux fois par la machine judiciaire, en première instance et en appel, destitué dans la foulée par le préfet du Couasnon, il se payait le luxe de jouer le premier rôle dans une nouvelle affaire sordide qui le ferait assurément descendre jusqu’au dernier sous-sol de la déchéance.

Jamais l’ex-maire ne s’était imaginé qu’il occuperait la tête de cortège pour sa propre marche funèbre. Tout ça pour une broutille, une embrouille dérisoire. Et voilà qu’il se retrouvait au poste de police menotté, ligoté comme un vulgaire rôti de porc, la main droite enchaînée au banc de l’infamie. Quelques bleusaillons rougeauds tout juste renseignés sur son identité le mataient de loin, goguenards, le sourire carnassier, comme une bête curieuse, comme une raie dans l’aquarium de la Rochelle, comme une pintade devant la machette de la fermière.

Tout ça parce qu’une heure plus tôt, il avait surpris en flagrant délit une pervenche stagiaire en train d’aligner sa grosse berline garée sur un emplacement réservé aux handicapés au centre de la place du marché de la commune périphérique de Nostreville. L’ogre avait méchamment verbalisé la jeunette. C’est ti pas malheureux de devoir exercer un métier à risques sur la voie publique pour pouvoir payer ses crédits revolving…

Heureusement, deux collègues mâles de l’agente étaient arrivés opportunément pour lui porter secours. Le ton était monté au-delà du supportable entre les trois belligérants dont deux coalisés. Et le stock des insultes avait été rapidement épuisé. Puis, une baffe, deux, trois, quatre… avaient contribué à rabaisser la prestance naturelle et l’autoritarisme primaire de l’ancien édile bairutain. Enfin, l’armada policière s’était pointée avec le panier à salade, avait embarqué manu militari le trublion irascible, l’avait secoué comme une batavia jusqu’au commissariat de Bairute. Et on l’avait planté là tel le Christ sur sa croix.

Le test d’alcoolémie s’était avéré positif. Rien d’étonnant puisqu’il sortait d’un dîner galant fort arrosé. On l’avait placé d’office dans une cellule de dégrisement, en compagnie d’un ivrogne SDF professionnel et d’une fille de joie qui, manifestement, portait mal son nom. La Josette avait la soixantaine bien tassée, de longs seins dégoulinants qu’elle offrait généreusement aux regards salaces, une robe noire moulée où ses bourrelets se trouvaient à l’étroit, et un chemisier rose-rouge du plus bel effet chez les matadors suicidaires.

Le SDF limita sa conversation à une série de pets et de rots avant de se vider par tous les trous et d’éclabousser les murs. L’ex-maire hurla tellement qu’il ne supportait pas une telle promiscuité qu’on se résigna à le transférer avec la Josette dans la cage voisine dont le seul équipement consistait en un lit une place en béton intégral. Pas la possibilité de fermer au moins un œil car la lumière fonctionnait 24 heures sur 24 et une caméra enregistrait vos mouvements.

- «T’es là pourquoi mon biquet ?», s’enquit gentiment dame Josette. C’était son côté charitable. Cela toucha notre ex-bon maire qui se croyait au fond du gouffre. Il commença à bredouiller une phrase qui s’avéra tellement inaudible qu’à la fin, il pleura. Dame Josette le réconforta à la façon de Linda Lovelace dans Deep Throat. Alors, il pleura de plus belle, comme un veau qu’on mène à l’abattoir.

À suivre.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Twitter picture

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.