Chapitre 60. Le co(n)plot des canifs.
L’ex-secrétaire de cab’ de l’ex-maire de Bairute se réveilla en sursaut, trempé de sueur et d’effroi. Et si jamais il venait à son ex-patron l’envie de remettre ça ? De repartir à la conquête du pouvoir ? Quelle catastrophe ce serait ! Affolé par la contemplation virtuelle de ce tableau morbide à la Bruegel, Léonard Paty se hâta de convoquer sur le champ l’assemblée occulte des ex-lieutenants de l’ex-patron.
Les six mousquetaires (voir le chapitre 43) débarquèrent à la mairie en dix minutes chrono, en pleine nuit, en pleine purée à la Raymond Chandler (pour vous donner un ordre de comparaison, il aurait été plus facile de s’y retrouver parmi les méandres d’une feuille de déclaration d’impôt), et à la queue leu leu. En tête de cortège le nouveau 1er magistrat Charly Quint, suivi comme son ombre par notre secrétaire de cab’ préféré reconduit par le précédent, puis Aurore Boréale, Émile Kassburet, Eugène Rauquet, l’hydrocéphale au cérébral de piaf, et Narcisse Bataillon, le fidèle de la vingt-cinquième heure, qui se trouvait là parce que les autres y étaient aussi…
De loin, le rendez-vous destiné à franchir le Rubicon ressemblait à un remake de la réunion de Caluire du 21 juin 1943, celle où “Rex”, alias Jean Moulin, s’était fait serrer par Klaus Barbie. De près, elle se réduisait à une ridicule nuit des longs couteaux version canifs, parce que réunissant uniquement des seconds schlasses, de ces olibrius accaparés à renverser le tsar qui les avait nourris et tirés de la fosse à purin dans laquelle ils auraient mérité de mariner jusqu’à la fin des temps…
- «Bon, commença le vizir claudiquant, je vous expose la situation. La mise en lumière des malversations de l’ancien maire et sa récente condamnation ont gravement porté atteinte à la réputation de Bairute. Moi, le premier, qui ai tant donné de ma personne et sacrifié ma vie familiale au renouveau de la cité, j’éprouve un sentiment mêlé de colère et de trahison (avec un trémolo dans la voix). J’ai été trompé, abusé par ce vil personnage, et je ne doute pas un seul instant qu’il va chercher bientôt à me faire porter une grande partie du fardeau de son infamie eu égard au rôle que j’occupe depuis tant de mois dans l’administration de la commune. Mais je pense aussi à vous, mes amis, qui l’avez accompagné fidèlement. Prenez garde ! Il va vouloir se venger de vous, vous accuser de tous les délits et les crimes pour mieux se disculper et, un jour, renaître de ses cendres».
- «Vous avez parfaitement raison, mon cher Paty, ajouta Charly Quint, l’ancien adjoint à la sécurité devenu maire, je me souviens avoir entendu mon prédécesseur du temps de sa splendeur faire l’apologie de la théorie du bouc émissaire. Il n’a plus rien à perdre. Nous devenons ses cibles privilégiées. Quant à moi, je vous informe avoir constitué un dossier accablant qui résume toutes les magouilles d’avant (brouhaha, agitation collective)… Attendez, je vous rassure, vos noms, le mien, n’apparaissent nulle part, j’ai tout effacé. Simplement, il va falloir jouer collectif. Si jamais une voix discordante se manifeste, nous plongeons tous !…».
À son tour, Aurore Boréale, que ses nombreux ennemis surnommaient Erreur Boréale en référence à son physique ingrat, fit entendre sa voix nazillarde : – «C’est sûr, en ne rien faisant, nous allons dans le mur. Je le connais l’ex, il voudra sa revanche contre nous par tous les moyens. Nous sommes son talon d’Achille, il sait que nous savons, alors il voudra nous briser…».
- «J’ai une relation corse qui pourrait sûrement nous rendre un grand service, elle a justement besoin d’un peu de cash pour…», hasarda Émile Kassburet tout en se grattant l’aisselle gauche irritée à cause de son holster dans lequel dormait un Beretta 92F chargé jusqu’à la gueule. Léonard Paty le coupa brutalement, ce qui fit tiquer le molosse, sans que le secrétaire de cab’ s’en aperçoive.
- «Pas question de buter l’ancien maire ! Ni balle dans la tête ni polonium dans le gosier ! On vit dans un pays civilisé tout de même ! J’ai mieux que ça : on va utiliser un truc vieux comme le monde et qui a un effet imparable. On va envoyer un gros paquet de lettres anonymes à tous les gens de pouvoir, toutes les associations machin, tous les comités bidule qui comptent à Bairute, y compris au Frelon, à l’Écho du Couasnon, ainsi qu’à l’opposition. On va leur fournir de la matière, balancer quelques documents explosifs pour leur prouver que l’ex-maire est une branche pourrie. Malheur à celui qui voudra reprendre son sillage… Eugène et Narcisse, c’est vous qui avez le plus d’expérience en matière de lettres anonymes, vous vous en chargez ?…».
Les deux pourris acceptèrent avec effusion. Ils en avaient fabriquées tellement qu’ils auraient été vexés à mort qu’on refila le job à d’autres moins pervers qu’eux. Pour vous dire : au cas où il aurait été décidé de raser toutes les secrétaires de la mairie, ils avaient chacun une tondeuse mécanique en poche, comme au bon vieux temps…
On n’est jamais mieux trahi que par les siens. Et j’en sais quelque chose… Pour même pas un radis sinon le souhait de se refaire une virginité sur le dos d’un mouton noir, cette ribambelle de petits Judas, qui se tenaient par les roubignoles, aurait fourni les clous et le marteau afin d’accrocher son ancien messie sur l’autel qui trônait dans le chœur de la cathédrale sainte Frénégonde. Et à partir de ce moment, la messe était dite pour l’ex-maire. Grand messe avec Requiem et de profondis.
À suivre.
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