Sous l’aisselle de Bairute (61)

9 déc

Chapitre 61. Déconfiture.

Il avait drôlement raison Léonard Paty ! Quand je pense, douce lectrice, que vous pensez que l’ex-maire de Bairute allait sombrer dans la déchéance sans chercher à réagir… Décidément, vous ne connaissez rien à la psychologie masculine. Que savez-vous du Vrai Mâle, de l’Homme blessé qui, nécessairement, se redressera tel le glaive de la Justice sur la misère humaine ?

Je m’étonne, jolie dame, de cette erreur psychologique basique. Précisément, une lueur de regain fit réagir l’ex-maire du fond de sa cellule. Au passage, avouons que l’amie Josette avait du métier… En sortant du commissariat, ayant respiré un grand bol d’air libéré de toutes les effluves carcérales, il se dit qu’il serait trop con d’en rester là. Et re-germa dans sa tête de gros con l’irrépressible envie de montrer au reste du monde qui il était vraiment.

Certes, il ne pourrait pas se présenter lui-même aux prochaines élections, à cause de son inéligibilité. Mais, à la place, il monterait une liste de partisans qu’il piloterait dans l’ombre comme un avion furtif U2, et qui lui permettrait, le temps venu, d’être lavé, blanchi, réhabilité et …réélu. Le bon peuple ne lui en voudrait certainement pas plus qu’au maire de Valenciennes qui avait fait plus fort que le TGV pour soutenir un ministre dans la dèche. Un «meilleur d’entre nous», accablé par la sanction judiciaire, n’avait-il pas éprouvé la tentation de Venise avant de choisir d’aller se les geler au Canada, pour ensuite mieux reconquérir une mairie girondine, tranquille comme Baptiste ? Faut pas se gêner.

Sur le même registre, la stratégie de l’ex était simplissime. Dans une cité chrétienne avec une cathédrale emblématique, la pénitence, le rachat, la rédemption, c’est du pain béni. Les escrocs ont le don de se faire passer pour victimes, les loups pour des moutons, les vessies pour des lanternes. De ce côté-là, l’ex de Bairute était au top.

Alors, il fit de l’entrisme partout, courant d’une association à l’autre – celles qu’il avait sponsorisées largement du temps de son zénith avec le pognon du contribuable -, se montrant toujours prévenant, souriant, indispensable, se la jouant modeste. Il rangea au garage ses Mercedes immatriculées à Andorre et les troqua pour une Lada déglinguée ; ça fait réellement plus prolo. Ce faisant, il se lamenta, prit la tronche du martyr que même les figures du Gréco n’inspireraient pas autant de compassion. Viré par la porte, il comptait revenir par la fenêtre de la présidence du club de foot, le Befécé, ou de celui de la pétanque. Qu’importe l’objet social, ça lui donnerait toujours une légitimité et le droit à la parole.

Manque de bol, le travail de sape du secrétaire de cab’ et de ses canifs made in China, effectué en urgence, ruina tous les espoirs. Il se fit jeter d’à peu près partout : du comité des fêtes (organisateur des banquets des Anciens, où il prétendait s’inscrire pour renouer le contact avec «ses» vieux), du club d’athlétisme, de la fanfare, des majorettes, de l’amicale des sapeurs pompiers, des amis de la médiathèque, du comité local pour le dépistage du cancer du sein, de la confrérie du pâté et des rillettes à l’ancienne, du collectif de l’ablette bairutaine… Chaque association dûment avertie que le recrutement de l’ex signifierait le sucrage automatique de la subvention municipale lui interdit plus ou moins poliment l’accès. Vu comment les mousquetaires avaient chargé la barque, ce fut plutôt moins…

Ah si ! Quand même, l’ex parvint à s’immiscer dans le club du cinquième âge, section couture et dentelle bretonne, car la présidente nonagénaire le trouvait d’autant plus beau et plein de prestance que son acuité visuelle la faisait se situer entre la taupe et l’huître de Marennes. Avec moi au clavier, il faut effectivement s’attendre à ce que je lui fasse subir toutes les étapes de la Passion avec croix en bronze et vibromasseur assorti…

Acculé dans ses derniers retranchements, l’ex-maire dût se résoudre à utiliser son joker : le retour en grâce par l’intermédiaire de la mise en scène de sa propre disparition. Il téléphona, en déguisant sa voix, à l’Écho du Couasnon pour annoncer que l’édile destitué avait été fauché par une voiture et qu’il était dans le coma, entre la vie et la mort. Le journaliste de garde hurla au branle-bas de combat, mobilisa le ban et l’arrière-ban de la rédaction. Tous les hôpitaux de la région, la morgue, les pompiers, la famille furent assaillis de coups de fil. Rien…

On envisagea très vite l’hypothèse du canular. Mais le plus étonnant était que l’ex n’avait été vu par personne récemment, lui qui était jusque-là incontournable dans cette bonne ville de Bairute. Pas un seul lieu public, pas un seul troquet, pas un seul resto qu’il hantait tel Harry Potter son école de sorciers, jusqu’au cimetière, qui n’avait pas gardé son empreinte génétique. Décidément, lectrice au bord de la crise de nerfs, le mystère s’épaissit comme les sourcils de feu mon grand père. Mais Dieu bon, comment cela va-t-il se terminer ? Je vous l’avoue, je n’en sais fichtre rien …

À suivre.

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