Sous l’aisselle de Bairute (62)

11 déc

Chapitre 62. Le crash du condor.

Quelle idée saugrenue allait encore traverser cet esprit malade ? Je parle de l’esprit de l’ex-maire de Bairute, pas du mien ! Non mais, je vous jure, on n’est pas aidé… Comment allait-il se tirer de ce merdier (et moi donc qui rame pour trouver une chute d’enfer…) ? De fait, pendant cinq jours, il ne donna aucun signe de vie pour qu’on le crût mort, cuit, enlevé par des extra-terrestres pas très futés, téléporté au moyen d’ondes gamma. Dans la capitale du Couasnon, on ne parlait que de son «étrange disparition», du «mystère de l’ex-maire» et du «silence du maire» pour les plus prudents.

Figurez-vous qu’ensuite, l’ex-édile voulut mesurer l’impact de sa ruse en employant celle d’Ulysse ou presque. Il se grima en clochard et entreprit de faire le tour des troquets de Bairute, pour entendre ses Bairutains préférés et adorés le plaindre et compatir à ses malheurs. Il ne lui restait plus que ça, un appel à l’émotion unanime du peuple pour rebondir, étonner tout le monde, revenir triomphant sur le trône tel Napoléon acclamé aux Tuileries en provenance de l’île d’Elbe.

Mais pour le «Buonaparte» de Bairute, les Cent Jours se réduisirent à que dalle et Austerlitz dégénéra en franchissement de la Bérézina. Lui qui croyait sa popularité intacte prit une énorme claque, un uppercut à l’estomac, un coup de boule et, pour terminer, le coup du lapin lorsqu’il entendit son bon peuple le dénigrer dans le café de la place de la mairie où il avait un mois auparavant ses habitudes et sa place réservée au comptoir.

Avec sa perruque, sa barbe et son paletot, il abusa la patronne qui lui servit un petit noir délavé sans les traditionnelles viennoiseries dues à son ex-rang. Une huitaine d’électrices et d’électeurs se moquait carrément de l’ex-hôte de la maison communale située en face sans savoir, eux non plus, qu’il se tenait à moins de deux mètres.

- «Vous parlez d’une tranquillité depuis que le vieux con a disparu», entendit-il incrédule et rejetant de prime abord l’idée que ce fut de lui dont on parlait. – «Ah oui, ça c’est sûr ! Plus besoin de vivre la peur au ventre. Vous vous souvenez comment ce blaireau nous traitait ? Comme des moins que rien…», se plaignait un autre, lui enlevant ses dernières illusions. – «À bas la tyrannie ! Vive la liberté retrouvée !», se mirent à entonner en chœur les joyeuses commères et les joyeux compères tandis qu’il se tenait à l’écart, effrayé tout à coup qu’on le reconnût.

- «Il peut bien crever ! On en a rien à cirer ! Est-ce qu’il s’est occupé de nous ?», ajouta une rombière aussi fort en gueule que son café. – «Y’en a marre d’être pris pour des cons ! La prochaine fois, yaka pas aller voter !», proposa le plus rubicond des convives, celui qui avait disposé devant lui dix ballons de rouge qu’il s’apprêtait à avaler cul sec, à la chaîne. – «T’as raison ! Ou alors yaka voter pour nous». – «Ouais, c’est ça, tu te présentes et on vote tous pour toi !!!», applaudit son voisin.

La plus jeune mais pas la moins timide se fit entendre à son tour. – «Moi j’irai voter. Je ne sais pas pour qui mais pour celui qui fera péter cette société pourrie !». – «Tu veux dire que tu vas voter extrême ? Pour ce facho de Jean-Marie Maigret qui veut expulser tous les Arabes, tous les pédés et tous les fainéants de chômeurs pour libérer Bairute ?», demanda, après un silence, un homme d’apparence trentenaire qui pouvait bien être son petit ami.

- «Et pourquoi pas ? Pourquoi pas essayer ? C’est un programme simple, clair, qui nous parle. Comme ça, on aurait du boulot. C’est pas normal qu’ils aient toutes les allocs et pas nous, qu’on les soigne gratuitement, qu’ils bénéficient de tout et nous de rien», cracha la donzelle. Seul dans son coin, l’ex-maire de Bairute n’osait pas broncher, à peine respirer. La minette qui cherchait un soutien dans la salle, accrocha son regard et le prit donc à témoin :

– «C’est pas vrai que si on les virait, vous pourriez travailler et vous payer ce que vous voulez ?», lui lança-t-elle avec l’évident espoir qu’il abonderait dans son sens. – «Je ne sais pas…», bredouilla le faux clodo de manière à ne pas répondre, confus comme un discours d’énarque sur la nécessaire simplification des formalités en matière de fiscalité. – «Vous n’allez pas me dire qu’à la place de tous ces métèques, dont la plupart sont des clandestins qui ne font que manger notre pain en se reproduisant comme des lapins, ça ne serait pas mieux pour nous tous ?», cracha encore cette réincarnation féminine de Reinhard Heydrich.

Abasourdi, l’ex prétexta lamentablement : – «Excusez-moi, je suis en retard. Il faut que je m’en aille…», balbutia-t-il en rassemblant ses affaires, en l’occurrence deux sacs avec le logo d’un discounter local où il n’avait jamais mis les pieds. Il était sur le point de prendre la tangente quand il vit entrer son propre chauffeur-garde du corps, le zélé Émile Kassburet. L’ex faillit lui sourire et lui tendre la main, mais c’eût été trahir sa condition. Au dernier moment, il détourna la tête.

- «Salut la compagnie ! Qui paye sa tournée ?», lança l’Émile, joyeux. – «Toujours pas de nouvelles de ton patron ?». – «Pas de nouvelles, bonnes nouvelles. Tant qu’on est payé, le boulot, ça passe après. Un entier ou deux demis, comme tu préfères, commanda-t-il à la patronne. À nous la belle vie ! Quand le chat n’y est pas… Je sais pas où il est mais je prie sainte Frénégonde pour que ce casse-couilles se les carbonise quelque part entre Tombouctou et Zanzibar !…».

Le maire se dit qu’il allait forcément réussir à expulser de son intellect le cauchemar le plus cauchemardesque qu’il eut fait. Cela ne pouvait pas être son fidèle parmi les fidèles, son Mimile qui disait ça. Et pourtant… Il faillit enlever sa perruque, arracher sa barbe et le défier. Il n’en fit rien. Las, il sortit sans mot dire, anéanti.

À suivre.

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