Les élections-moisson (3)

Le gouvernement républicain justifie sa décision. Il veut éviter que les échéances cantonales qui consistent en l’élection d’assemblées de gestion, se déroulent pendant les sessions du parlement. Il craint, à juste titre, de voir leur objet irrémédiablement dénaturé par l’intrusion de la politique, sachant par expérience la réceptivité des assemblées départementales aux grands débats nationaux qui ont cours à Paris.

De plus, au plan juridique, la loi Treveneuc (du 23 février 1872, qui réserve aux conseils généraux un rôle politique en cas de révolution) et la loi du 24 février 1875 relative à l’organisation du sénat (qui inclut les conseillers généraux dans le collège chargé d’élire les sénateurs) ont achevé de donner aux élections cantonales une orientation politique quasi officielle.

Cela n’empêche pas le gouvernement républicain, apparemment soucieux de légalité, de vouloir se conduire en défenseur intraitable des principes affirmés dans la loi du 10 août 1871, fondatrice des conseils généraux modernes. Précisément, aux printemps 1879, 1880 et 1881, au moment où les sessions du parlement et celles des conseils généraux se confondent, le ministre de l’Intérieur rappelle aux préfets de ne point tolérer que les conseils généraux émettent des voeux politiques sur les sujets débattus au parlement.

Attendu que la loi du 10 août 1871 impose des contraintes de calendrier, qu’en vertu de son article 23, la session du conseil général dans laquelle est délibérée le budget commence après la mi-août, que des prolongations de la session parlementaire de printemps se produisent souvent « par suite des entraves continuelles qu’apportent chaque jour à la marche des affaires les ennemis de la République » (1), le seul moment opportun, selon le pouvoir parisien, pour la tenue des élections cantonales se situe courant juillet, voire début août.

En tout cas, en 1880, le décret du gouvernement fixant la date des élections cantonales pour les 1er et 8 août est cité sans commentaires par la presse d’Eure-et-Loir. Par ailleurs, aucun candidat ne proteste a priori dans sa profession de foi contre la date choisie. Lepargneux, candidat conservateur au second tour dans le canton de Châteauneuf-en-Thymerais est le seul a établir une corrélation entre les travaux des champs et les abstentions, expliquant ainsi le scrutin de ballotage et sa non-réélection dès le premier tour.

La manoeuvre gouvernementale est, il est vrai, particulièrement habile en ce qu’elle profite opportunément de l’indifférence des citoyens. Traditionnellement, en effet, les élections cantonales suscitent une abstention importante quelle que soit l’époque de consultation. Et l’administration préfectorale de se lamenter (jusqu’en 1880…) devant « le fort détachement de la vie politique des populations d’Eure-et-Loir » (2). Fort de ce constat, le pouvoir n’a pas à redouter dans l’immédiat une opposition d’envergure qui l’amènerait à réviser sa position.

Deux ou trois ans plus tard, on commence seulement à se rendre compte que le phénomène abstentionniste, dans sa nouvelle dimension, constitue une contrainte majeure. Alors, venant de tous les horizons, des voix s’élèvent qui protestent et qui réclament une réforme.

A suivre.

(1) in la profession de foi de Jules Méritte, candidat au renouvellement de son mandat de conseiller général du canton de Cloyes en 1889.

(2) AD. 3M. 1871. Rapport du préfet daté du 17 octobre 1871.

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