Charles Porte, héros (presque) oublié

IMG_2243Charles Henri Porte est né en 1906 à Villeurbanne. Ses parents, de modeste condition (père menuisier et mère accoucheuse), s’installent dans les Bouches-du-Rhône quand il est encore enfant.

A la suite de son service militaire de deux ans dans la marine, il intègre en décembre 1929 la police de Marseille comme simple gardien de la paix. A peine marié (1930) et père d’une fille (1933), il travaille d’arrache-pied à sa promotion professionnelle : inspecteur puis commissaire au concours de 1937.

La rencontre avec Jean Moulin

Après Langres, Versailles et Orly, Porte est muté à Chartres en juillet 1939 où il fait la connaissance du préfet Jean Moulin.

Une relation de confiance et d’amitié se noue entre les deux hommes, au service de la République. Ensemble, ils s’emploient à assurer la sécurité dans le département d’Eure-et-Loir, mais la débâcle du printemps 1940 a raison de tous leurs efforts.

Le régime de Vichy a tôt fait, en novembre 1940, de révoquer le préfet Moulin trop compromis avec l’ancien régime radical-socialiste. A son mentor, Charles Porte exprime sa solidarité et sa volonté de l’accompagner dans la disgrâce. Moulin parvient à l’en dissuader : il importe que le commissaire demeure en poste. De la sorte, il pourra rendre de précieux services à la Résistance naissante. Le temps du double jeu commence.

Le drame du 30 avril 1942

Un attentat insignifiant – une vitrine brisée et un incendie mort-né – commis le 15 mars 1942 par des résistants communistes contre la librairie militaire allemande de Chartres, rue du Bois-Merrain, cause sa perte. Porte est mis sous pression par le préfet collaborationniste Pierre Le Baube : s’il ne parvient pas à arrêter promptement les coupables, l’intervention de la Brigade spéciale de Paris, une unité de policiers spécialisée dans la lutte antiterroriste, sera sollicitée. Le commissaire, qui redoute par-dessus tout que le noyau de résistance local qu’il a commencé à mettre en place (lié au réseau Frédéric de Henri Mahnès) soit démasqué, se résout à faire du zèle.

En dix jours, il parvient à appréhender neuf militants communistes et à obtenir leurs aveux. Or, courant avril, un autre attentat contre l’armée d’occupation, sanglant celui-là, se produit en région parisienne. En représailles, le commandement allemand décide d’exécuter des otages. Font partie du lot quatre hommes récemment arrêtés par Charles Porte. Le 30 avril, ils sont extraits de la prison de Chartres et fusillés dans les bois de Chavannes, sur la commune périphérique de Lèves. Ils s’appelaient Brousse, Allart, Cormier et Maugé. Ce même jour, Porte, officiellement en congé auprès de sa famille à Marseille, rencontre Jean Moulin, de retour de Londres. Qu’importe, quoi qu’il fasse, pour la résistance communiste, Porte est devenu un traître à la Cause et l’homme à abattre.

En sursis

Le policier est ébranlé par cette affaire, mais n’a pas le temps de s’apitoyer sur son sort. Au cours de l’été 1942, ses relations avec son collègue commissaire principal Jean Dutheil, responsable des Renseignements généraux, deviennent exécrables : Porte refuse de l’aider à recenser les juifs dans le département. Néanmoins, ce dernier conserve la confiance du préfet Le Baube, d’où la mutation de Dutheil « dans l’intérêt du service ».

La situation change au début de 1943. Le caractère difficile du commissaire irrite de plus en plus Pierre Le Baube et Raymond Gilbert, le maire de Chartres, complaisant avec l’occupant. En outre, Charles Porte se sait surveillé par Lorenz Kreuzer, le chef de l’antenne départementale du SIPO-SD (le service de sûreté allemand). Il aggrave son cas en participant le 23 mars à la réception du premier parachutage en Eure-et-Loir, à Meslay-le-Grenet, d’agents, d’armes et de matériels en provenance d’Angleterre, aux côtés de cinq autres patriotes dont André Gagnon, responsable régional du BOA.

Le 11 mai 1943, Porte, qui vient de demander à sa hiérarchie de bénéficier d’une mise en disponibilité pour raisons familiales, est convoqué par Kreuzer. Son instinct lui commande de s’échapper au plus vite vers Paris, en train.

Au service du CNR

Devenu clandestin, évoluant de planque en planque, Charles Porte, alias « Henri », se met au service de Pierre Meunier, Henri Mahnès et Robert Chambeiron qui gravitent dans l’entourage de l’ancien préfet d’Eure-et-Loir. Le 27 mai, le commissaire révoqué de la veille par Vichy assure la protection de la première réunion du Conseil national de la Résistance au 48 rue du Four à Paris sous la présidence de « Max »-« Rex »-Jean Moulin.

Moins d’un mois plus tard, le 21 juin 1943, « Max » et sept cadres de la Résistance sont arrêtés à Caluire. Les autres responsables du CNR ordonnent à « Henri » de se rendre de Paris à Lyon pour faire la lumière sur la rafle catastrophique et tenter de délivrer le patron du CNR des griffes du SIPO-SD de Lyon. Pour se faire, il se voit confier par Daniel Cordier, secrétaire de « Max », une importante somme d’argent.

Le 27 juillet, « Henri » adresse un long rapport au colonel Passy, chef du BCRA en Angleterre, dans lequel il rend compte amèrement de l’échec de sa mission d’exfiltration, faute de coordination et de moyens humains. C’est encore lui qui, le 25 août, à la requête de Claude Bourdet (représentant de Combat au sein du CNR), se déplace à Solignac, dans une ferme du Limousin, pour y interroger René Hardy. Le responsable de la résistance ferroviaire de Combat et de l’Armée secrète, fugitif miraculé de l’affaire de Caluire, est soupçonné d’avoir trahi. Dans un second rapport envoyé à Londres, « Henri » exprime des doutes sérieux sur les explications – confuses – fournies par le suspect.

Honneur de la police

De retour à Paris, « Henri » Porte se rapproche d’un autre commissaire, Edmond Dubent, qui a créé au printemps 1943 le réseau Honneur de la police, après le démantèlement du groupe Valmy par les nazis. Parallèlement à la production de faux-papiers, de tracts et à la fourniture d’armes légères, il constitue un groupe d’action destiné à combattre la police allemande et ses supplétifs français.

Le 28 décembre 1943 au soir, Porte, Dubent et quatre compagnons se retrouvent dans les sous-sols de la brasserie Le Zimmer, place Châtelet, pour régler les derniers détails de l’attentat qu’ils ont programmé de commettre le lendemain contre le siège de la Gestapo française, rue Lauriston. Ils tombent dans un guet-apens : quelques heures auparavant, les nazis ont arrêté un membre du réseau qui a fini par donner l’adresse du rendez-vous.

Déporté

Charles Porte survit à la torture. Il est incarcéré à la prison de Fresnes. Le 21 mars 1944, il est transféré au camp de transit de Royallieu-Compiègne, puis déporté outre-Rhin le 26 avril. Il échoue successivement dans les camps de concentration d’Auschwitz, Buchenwald, Halberstadt et Langenstein (dans la région de Magdebourg).

Dans la France libérée, sans qu’il le sache évidemment, Charles Porte se voit reprocher d’avoir fait preuve « d’une grande activité dans la répression des menées patriotiques” pendant l’occupation. Le 21 novembre 1944, la commission d’épuration du ministère de l’Intérieur examine son cas. Néanmoins, celle-ci réserve son avis eu égard à sa situation de déporté.

Lorsqu’il est délivré par l’armée américaine le 11 avril 1945, Porte est dans un tel état de délabrement physique qu’il faut l’hospitaliser, jusqu’au 1er mai. Son rapatriement en France se concrétise une semaine plus tard. Il fait un court passage à l’hôtel Lutetia à Paris, centre d’accueil des déportés sur le retour, avant d’être pris en charge par un couple d’amis à son domicile de Neuilly-sur-Seine.

Retour dans la clandestinité

Courant juin, sa convalescence s’achève. Il se prépare à rejoindre sa famille à Marseille quand il repère un commando communiste chargé de l’exécuter en représailles de l’affaire de Chavannes d’avril 1942. Porte s’échappe de justesse et retourne à la clandestinité. Dans la foulée, le 20 juin 1945, sur plainte du Comité départemental de libération d’Eure-et-Loir, noyauté par le Parti communiste, le juge d’instruction chartrain François inculpe l’ex-commissaire pour atteinte à la sûreté extérieure de l’État et délivre un mandat d’arrêt contre lui.

Dans le dossier instruit par le juge François, les témoignages à charge s’accumulent contre Porte. Ce ne sont pas seulement les familles et les proches des militants communistes fusillés en 1942 qui lui reprochent sa collaboration avec l’occupant et ses méthodes brutales de répression, mais également d’anciens subordonnés policiers qui profitent de la situation pour régler son compte à leur ex-supérieur exécré à cause de son intransigeance dans le service.

De son côté, l’ex-policier en fuite prend soin de monter son propre dossier à décharge. Il recueille le soutien d’amis de l’ombre reconnus, dont Gagnon, Girardet, Meunier, Mahnès et Laure Moulin, soeur de « Max ». Se sachant doublement traqué, il multiplie les précautions. Mais son talon d’Achille est sa maîtresse Marguerite Crochet-Ossola. En février 1946, une lettre anonyme dénonce à la police sa liaison illégitime et il s’en faut de très peu, en avril, qu’il soit appréhendé chez sa compagne à Neuilly.

Impossible pour Porte de trouver refuge dans sa famille marseillaise placée sous surveillance. Alors, il se terre encore plus profond. La mort dans l’âme, aigri, se sentant en sursis face aux tueurs, il ne se résout pas à venir témoigner au procès de René Hardy devant la cour de justice de la Seine en janvier 1947.

La réhabilitation tardive

Le comble, c’est qu’il n’apprend la décision du 30 septembre 1949 du parquet de la cour de justice de la Seine de lui accorder un non-lieu, de le blanchir de toutes les accusations portées contre lui, qu’en février …1951. Le mois suivant, il sollicite sa réintégration dans la police et est affecté en juin à Melun comme commissaire divisionnaire. Dans l’exercice de ses fonctions, il continue à subir régulièrement les foudres du PCF, qui n’accepte pas la réhabilitation du policier.

En mars 1961, Charles Porte épouse en secondes noces Marguerite Crochet. En décembre, il prend sa retraite, à sa demande. Le couple se retire à Saint-Raphaël (Var). Après le décès de sa femme en 1972, il s’exile quelque temps à Alicante en Espagne. Mais des problèmes de santé nécessitent son rapatriement en France. Porte s’est éteint le 29 mai 1982 à Fréjus.

Depuis le 31 janvier 2013, est apposée sur la façade de la brasserie Le Zimmer à Paris une plaque commémorative rappelant l’arrestation de Charles Porte et de ses cinq camarades résistants.

Gérard Leray

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