De la Résistance en Eure-et-Loir

Plus de soixante-dix ans après la Libération, le mythe  – autant gaulliste que communiste – d’une résistance flamboyante à l’occupation nazie continue d’être entretenu. Y compris, bien sûr, en Eure-et-Loir. Il importe de rétablir la vérité.

1. En préambule, les actions de résistance se déclinèrent dans quatre directions :
– le renseignement,
– la propagande,
– la prise en charge et l’exfiltration de personnes persécutées, de parachutistes et agents alliés,
– les sabotages et attentats.

2. La résistance eurélienne fut l’oeuvre d’une infime minorité de patriotes, isolés et mal structurés : deux ou trois cents au maximum sur un total de 250 000 habitants à la fin de 1943, soit une proportion d’un pour 1000…

3. Cette résistance tenta laborieusement de s’organiser. Trois branches principales méritent d’être citées : Libération-Nord, à partir de 1942, le Front national (FTPF communisants), courant 1943. Un troisième mouvement, l’Organisation civile et militaire (OCM) s’implanta dans le Drouais à la fin de l’hiver 1944. Les contacts entre ces trois branches furent quasiment inexistants jusqu’à la fin de l’occupation.

4. Le premier attentat « d’envergure » eut lieu à Chartres le 15 mars 1942. Il visait à détruire par le feu la librairie militaire allemande de la rue du Bois-Merrain. Mal préparé, il provoqua des dégâts insignifiants. L’enquête confiée au commissaire de police de Chartres Charles Porte déboucha sur l’arrestation de neuf militants communistes, dont quatre furent fusillés en tant qu’otages le 30 avril 1942.

4. Entre octobre 1943 et février 1944, le SD-SIPO (police de sûreté allemande, improprement appelée Gestapo) de Chartres parvint, grâce à des infiltrations, à neutraliser plusieurs groupes FTPF (Maintenon/Hanches/Nogent-le-Roi/Illiers…) auteurs de quelques sabotages ferroviaires mineurs. Entre 140 et 150 résistants furent arrêtés, dont 31 fusillés au Mont-Valérien le 30 mars 1944, et les autres déportés. Au printemps 1944, la résistance eurélienne était quasiment décapitée.

5. La plupart des réfractaires au Service du travail obligatoire (STO) en Allemagne, imposé par Vichy, préférèrent se cacher dans des fermes isolées plutôt que de rejoindre d’hypothétiques maquis de saboteurs et de harceleurs des troupes allemandes.

6. Les maquis de Plainville, de Beaumont-les-Autels, de la Ferté-Vidame et de Crucey furent constitués après le débarquement allié en Normandie. Au départ, ils comptèrent chacun seulement quelques dizaines de jeunes gens sans armes ni instruction militaire, évidemment incapables de se confronter aux forces allemandes.

7. C’est seulement au moment de la rupture du front de Normandie fin juillet, début août 1944, que les maquis, soudainement gonflés par des recrues opportunistes, sortirent de l’abri des forêts pour harceler l’occupant en déroute. Mais ils payèrent souvent cher leur fougue et leur impréparation.

8. Avec le recul, la nomination de Maurice Clavel, alias Sinclair, intellectuel de 24 ans, au rang de chef des Forces françaises de l’intérieur (FFI) en Eure-et-Loir, témoigne d’un amateurisme déconcertant. L’homme fut certes intrépide aux côtés de sa compagne Silvia Monfort, au point de faire courir à ses hommes des risques inconsidérés, mais par-dessus tout un chef de guerre de pacotille.

9. S’il est exact que la ville de Nogent-le-Rotrou – qui présentait peu d’intérêt stratégique aussi bien pour les Allemands que pour les Américains – fut délivrée le 11 août 1944 par les maquisards de Plainville, ceux-ci n’avaient en face d’eux que de vieux soldats territoriaux peu enclins à mourir pour le Reich, dont ils savaient la fin inéluctable, et qui abandonnèrent la place après quelques heures de combats sporadiques.

10. L’agglomération chartraine, quant à elle, a été libérée par les Américains, et non pas – légende tenace – par la résistance locale, constituée en grande majorité de « FFI de la dernière heure », qui aurait été fatalement taillée en pièces par l’ennemi sans les gros moyens d’artillerie déployés par la 3ème Armée du général Patton.

11. Le point commun aux différents groupes de résistants euréliens fut leur participation active à l’épuration sauvage : tonte de femmes, séquestrations et exécutions sommaires de « collabos » avérés ou présumés, notamment à Maintenon, Chartres, Nogent-le-Rotrou, Nogent-le-Phaye…

12. Cette synthèse peu reluisante de la résistance en Eure-et-Loir ne doit pas occulter d’authentiques parcours héroïques, individuels et collectifs, dont l’histoire scientifique reste à écrire, à l’écart des chapelles idéologiques.

Gérard Leray

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Une réflexion sur “De la Résistance en Eure-et-Loir

  1. Albert Hude a publié en 2015 un livre intitulé La Résistance en Eure-et-Loir, éditions du Petit Pavé (29 euros). Voici la critique de son essai historique.

    1. L’incohérence du plan et des contenus de l’ouvrage.

    Je suis très dubitatif sur l’organisation des chapitres. L’affaire Roland Farjon est traitée à trois endroits différents. Pourquoi placer « 1943, année de la répression » dans la partie « Le refus » alors que cet aspect s’imposait dans « La riposte » (sous-entendue allemande) ? Pourquoi consacrer deux pages aux parachutistes belges ? Pour la période de l’épuration, pourquoi se focaliser sur le procès d’Orléans au lieu d’analyser les décisions de la cour de justice d’Eure-et-Loir qui fut à l’oeuvre à Chartres de la fin 1944 au début 1946 ? Pourquoi évoquer le commissaire Charles Porte dans le chapitre « 1944, année décisive », alors qu’à cette époque, le résistant valeureux des années 1941 à 1943 était prisonnier des Allemands et déporté ? Et que vient faire « L’affaire Grandclément » (pages 94 et 95) dans ce livre ?

    2. La faiblesse des sources.

    On peut être historien amateur et ne pas rougir de la comparaison avec un professionnel. À condition, évidemment, d’adopter la seule démarche admissible qui est la quête de la vérité scientifique. Or, le livre d’Albert Hude est terriblement lacunaire sur ce point fondamental.

    Albert Hude écrit, page 8 : « Ce ne sera pas une tache facile d’écrire sur une période qui n’existe pas vraiment dans les archives, mais seulement dans les mémoires… » L’auteur est très mal informé. Les archives de la guerre 1939-1945 pullulent (aux Archives nationales à Paris, dans les archives de la justice militaire au Blanc dans l’Indre), y compris en Eure-et-Loir. Encore faut-il savoir où elles se trouvent… Et une fois trouvées, il faut les fouiller, les reproduire fidèlement, les analyser. L’affaire, j’en conviens, prend énormément de temps…

    L’iconographie du livre constitue une autre déception. Elle est conçue pour meubler, et non enrichir la connaissance. De nombreuses photos ne sont pas légendées. Ou, quand elles le sont, le texte est aléatoire : pas de datation, pas de mention de l’identité du photographe. Certaines signatures sont carrément fausses.

    L’histoire orale est ma spécialité. Autant dire que j’approuve Albert Hude quand il choisit d’intégrer cette technique historique dans son ouvrage. Mais il faut la manipuler avec d’infinies précautions. La mémoire est tellement fragile, sujette aux déformations, aux fabulations, aux exagérations, aux embellissements… C’est pourquoi se servir comme fil conducteur d’un seul témoignage, celui de Henri Léreau, est maladroit. Pour assurer la crédibilité de l’ensemble, il aurait fallu multiplier, croiser et recouper les récits d’anciens, acteurs et témoins…

    Au final, je regrette que le livre de Hude repose sur un socle médiocre, à cause de son déficit en investigations historiques sérieuses.

    3. Les erreurs.

    Elles ont légion. Je me permets d’en citer quelques-unes :

    – page 22 : la célébrissime photographie montrant Jean Moulin aux côtés d’un officier supérieur allemand n’a pas été prise par Françoise Thepault. Et l’Allemand n’est pas le major Ebmeir…

    – page 51 : le radical Maurice Viollette est présenté comme membre de la SFIO ! Et pendant l’occupation, il n’était évidemment plus maire de Dreux, parce que révoqué et placé en résidence surveillée…

    – page 56 : « le commissaire Maurice Verney est âgé de 22 ans seulement ». C’est inexact. Et ce n’est pas une coquille de la part d’Albert Hude : j’ai vu cette erreur dans la presse de la Libération. Hude a recopié l’information erronée. Il aurait dû vérifier. En 1943, Verney était inspecteur des Renseignements généraux. Il devint commissaire à l’été 1944, à l’âge de 32 ans. En effet, Verney était né en 1912 à Paris (14ème) et est décédé en 1987…

    – Le commissaire de police Armand Deschamps « est un agent allemand », page 272. Gravissime accusation qui pourrait valoir à l’auteur et à son éditeur des conséquences judiciaires, pour peu que la descendance du policier… À ma connaissance, jamais Deschamps n’a été jugé et encore moins condamné par la justice d’épuration. J’espère qu’Albert Hude possède des preuves…

    – page 205 : non, Simone Segouin n’a pas fait la une du Life Magazine du 4 septembre 1944. En revanche, elle a été l’héroïne d’un article signé Jack Belden.

    – page 273 : Francis Fermine est présenté comme membre des « FFI de Libération-Nord ». C’est faux, bien que non-communiste, il faisait partie d’un groupe FTP, émanation du Front national…

    4. Les omissions

    Une autre faiblesse du texte d’Albert Hude est sa méconnaissance de l’appareil répressif allemand en Eure-et-Loir, dont les policiers Denuzières et Verney, ainsi que le préfet Le Baube, furent les auxiliaires. Le SIPO-SD (la police de sûreté allemande, dirigée par des civils SS) était basé au 16 de la rue des Vieux-Capucins à Chartres. Il aurait été judicieux d’analyser le rôle de ses deux responsables, Lorenz Kreuzer et Félix Röhm, stratèges en infiltration, tortionnaires et assassins. Pour information, les archives de la justice militaire au Blanc contiennent des trésors à leur sujet…

    Albert Hude a le bon goût de citer quelques femmes résistantes, trop peu… Une grande oubliée : Gabrielle Tuffier (1894-1950), épouse Pénin de la Raudière, châtelaine à Villebon, précisément arrêtée le 6 juin 1944 par Lorenz Kreuzer parce qu’elle refusait de le saluer, et déportée à Ravensbrück…

    Mais il y a le pire.

    Page 267 : à propos de l’épuration sauvage, des exécutions sommaires et des tontes de femmes, Albert Hude écrit : « Les résistants, globalement, ne participent pas à ces abominations, même si parfois, ils laissent faire les foules… ».

    Cette affirmation non vérifiée achève de discréditer son travail. Il est pourtant grand temps de révéler les exactions de la résistance eurélienne, sans jugement de valeur, comme il se doit quand on est historien.

    C’est la résistance officielle qui assassine une mère de famille à Nogent-le-Phaye, accusée d’avoir travaillé pour les occupants. Le chef du groupe, Roger Duchesne, sera absous après la guerre.

    C’est la résistance officielle qui séquestre une quarantaine de femmes dans les dépendances du château de Maintenon, et qui procède à des sévices et à des tontes.

    Ce sont les FFI chartrains qui, le 16 août 1944 au matin, tondent onze femmes et exécutent d’une balle dans la tête trois doriotistes du Parti populaire français dans la cour de la préfecture, à l’abri des regards.

    Ce sont des FFI de Bonneval, de Fains-la-Folie, de Neuvy-en-Dunois et de Sancheville qui tondent six femmes dans le centre de cette dernière bourgade.

    C’est le maquis de Plainville sous les ordres de Gabriel Herbelin qui organise la tonte de dix-huit femmes sur la place Saint-Pol à Nogent-le-Rotrou, en présence d’au moins 2 000 personnes dont des centaines d’enfants (voir les sept articles sur le sujet publiés dans La Piquouse 2 rappel).

    5. Des affirmations péremptoires.

    Le livre d’Albert Hude en contient des tonnes. En premier lieu, les mots « maquis » et « maquisard » sont utilisés à mauvais escient. A lire l’auteur, le département d’Eure-et-Loir serait (presque) un cousin germain des résistants du plateau des Glières, du Vercors et du Limousin.

    – page 43 : Albert Hude évoque les « prémices d’une organisation collective » de résistance, mais sans fournir la moindre datation, laissant entendre qu’elle aurait pu naître au lendemain de la défaite de 1940. En réalité, cette organisation collective attendra le printemps 1944 pour s’échafauder.

    – page 84 : les vétérinaires et les gendarmes seraient, d’après Hude, prédisposés à la Résistance. Ce propos n’engage que lui. En tout cas, il ne repose pas sur une étude sérieuse.

    – page 108 : « Le département est pratiquement couvert par la résistance »…

    – page 169 : « Offensive maquisarde »…

    – page 180 : le maquis de la Ferté-Vidame : « se compose de plusieurs groupes de 8 à 12 hommes chacun sur une zone déterminée. Les opérations militaires se font de nuit avec le groupe entier ou une partie de celui-ci selon l’objectif. Chaque chef de groupe dispose d’un armement déterminé et d’une grande autonomie ». Une authentique machine de guerre…

    – page 193 : « Maquisard de la première heure ».

    Je sais gré à Albert Hude de s’obliger parfois à reprendre contact avec la réalité :

    – page 108 : « Les premiers maquis s’installent en forêt en juin 1944 ».

    – page 208 : « Les résistants d’Eure-et-Loir attendent les troupes alliées pour frapper un grand coup (sic) et libérer les villes du département… »

    – page 212 : « Les maquisard sortent de leur cachette le 15 août à 6 heures du matin à l’arrivée des premiers chars américains… »

    La plus belle perle se trouve page 105. Sur la base d’un unique témoignage, celui d’un garde forestier des eaux et forêts, un certain Lecrocq (qui devient Lecroq quelques lignes plus loin), on apprend que Hermann Göring, le numéro 2 du régime nazi, est venu chasser en forêt de Senonches au cours de l’automne 1940. « Jean Moulin est tenu d’assister à cette chasse », assène Hude. Nul doute que l’auteur a la preuve irréfutable de l’événement, forcément consigné dans le rapport hebdomadaire du préfet Moulin à son ministre de l’Intérieur. Quant à moi, il me tarde de la découvrir…

    6. la thèse de l’auteur est finalement infirmée.

    Dans son avant-propos, Albert Hude déclare qu’il a réalisé cet ouvrage pour prouver que la Résistance fut importante et active en Eure-et-Loir pendant toute la période de l’occupation. Au bout de son écriture, en réalité, il conforte la thèse inverse, la mienne. Ce que Gabriel Herbelin écrivait en 1944, cité par Hude, page 101, à propos du groupe de résistants de Senonches résume assez bien l’état de la résistance eurélienne : « Le groupe de Senonches où beaucoup de rivalités surgissent, se forme difficilement (rivalités d’hommes). Le groupe qui n’est d’ailleurs pas ni important, ni combatif, et qui restera ainsi jusqu’à la fin, n’a pas, à proprement parler de chef à cette date. » Fermez le ban…

    Pour conclure, cet ouvrage n’est donc pas historique, seulement l’expression d’un fantasme, celui d’une résistance eurélienne héroïque, alors qu’elle ne le fut pas vraiment. Il y a quelques semaines, j’avais publié un article de synthèse sur la résistance en Eure-et-Loir. Puisse-t-il servir de base de réflexion. Et que s’engage le débat.

    Gérard Leray

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